
Sommaire: «La gouvernance est une exigence démocratique" - discours du Commissaire Michel (le 7 mars 2007: Bangui)
Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, «La gouvernance est une exigence démocratique", Assemblée nationale de la République centrafricaine, Bangui
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Président de l'Assemblée nationale,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Messieurs les membres du corps diplomatique,
Chers amis,
C'est un grand honneur pour moi que de pouvoir m'adresser aujourd'hui aux représentants élus du peuple centrafricain. C'est la première fois, depuis plus de 30 ans, qu'un Commissaire européen effectue une visite en République centrafricaine. J'entends donc clairement donner un sens politique fort à cette démarche.
Cette visite en Centrafrique me donne une occasion unique de me rendre compte par moi-même de la situation de votre pays, d'engager un dialogue ouvert avec les autorités et de signer plusieurs conventions de financement qui feront de la Commission européenne le premier bailleur de fonds en République centrafricaine.
Dans un contexte national et régional parfois difficile, l'Union européenne est à vos côtés et le sera toujours. Un dialogue approfondi et régulier dans le cadre de l'Article 96 de l'Accord de Cotonou et un appui financier à l'organisation des élections ont démontré la volonté de la Commission européenne et de l'Union européenne d'accompagner la transition.
Avec sa nouvelle Constitution et ses élections, la République Centrafricaine a réintégré le concert des nations démocratiques. La Communauté internationale salue cette évolution. Nous nous félicitons du chemin parcouru.
Mais nous savons parfaitement l'ampleur des défis à relever. L'autorité de l'Etat doit être rétablie sur tout le territoire. La croissance économique doit être relancée. Il faut atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement. L'apaisement doit être assuré à l'intérieur du pays. La paix avec les voisons doit être rétablie.
C'est pourquoi je pense que l'ouverture d'un dialogue sans exclusive entre le gouvernement, les partis d'opposition et la société civile est un pas dans la bonne direction. La paix est toujours l'aboutissement d'un dialogue respectueux entre des parties qui ont cherché un bout de vérité dans l'autre. La paix et la stabilité ne sont jamais l'expression spontanée de vertus qui seraient naturelles. Elles ne sont pas non plus le résultat de la violence, de l'agression, du refus têtu de
l'autre.
En juillet 2005, l'Union européenne a envoyé un signal politique aux autres bailleurs de fonds et aux investisseurs. Par la reprise complète de notre coopération, nous avons encouragé la Communauté Internationale à faire de votre pays une priorité. Aujourd'hui, cette stratégie porte ses fruits. En 2006, la Banque Mondiale, le FMI et la Banque Africaine de Développement se sont réengagés de manière volontariste dans votre pays.
Des bureaux des agences des Nations Unies (Programme Alimentaire Mondial, l'UNICEF, le HCR, l'OMS, le Bureau d'appui des Nations Unies pour la consolidation de la paix en République Centrafricaine) ont été récemment ouverts en province. D'autres ONG internationales se sont installées. Enfin, les gouvernements se sont davantage impliqués pour aider votre pays.
La Commission européenne a mis en œuvre plusieurs opérations de grande envergure. Par cette démarche, nous entendons vous manifester un soutien fort et durable pour le développement de la RCA.
Engagement pour la paix
Tout d'abord, nous entendons apporter un appui déterminant à la paix. Ainsi, la Commission européenne et deux Etats membres ont financé la Force multinationale de la CEMAC (FOMUC I, II et III) pour un montant de €15.5 millions. Une réflexion est actuellement engagée, avec les autorités centrafricaines et celles de la région sur les modalités de sa prolongation et sur son mandat.
Engagement pour la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement
Deuxièmement, nous sommes à vos côtés plus que jamais pour vous permettre d'atteindre les Objectifs du Millénaire de Développement. Dans le domaine de la santé, un projet d'un montant de €13.2 millions dans huit préfectures est en cours et nous allons mettre en œuvre en 2007 un nouveau projet d'appui au secteur santé d'un montant de €8 millions.
Engagement dans le domaine des infrastructures
Troisièmement, je vais signer à Bangui aujourd'hui deux Conventions de financement avec le gouvernement. La première, d'un montant de €55 millions permettra de lancer les travaux de la route Bouar-Garoua Boulai qui revêt une importance régionale majeure puisqu'elle contribuera à désenclaver la RCA et facilitera les échanges avec le Cameroun voisin. C'est là un témoignage tangible de notre souci de contribuer à la réhabilitation des infrastructures.
Engagement dans le domaine du commerce
Ce projet de route s'inscrit dans une stratégie d'intégration régionale renforcée. La négociation d'un Accord de Partenariat Economique (APE) entre les pays d'Afrique centrale et l'Union européenne aura - j'en suis convaincu - des retombées très bénéfiques pour votre pays. Par les nouveaux flux commerciaux qu'il doit induire et grâce au fonds régional d'accompagnement. Sur ce dossier, j'aimerais rappeler mon engagement personnel pour défendre le volet "développement" des négociations APE et
pour un traitement commercial favorable aux Pays les Moins Avancés. Je sais qu'à ce propos d'aucun nourrisse des inquiétudes. Elles ne sont pas de mise. Les mesures seront asymétriques avec des périodes de transition longues et avec un traitement spécifique pour les produits sensibles. Reculer l'échéance pour conclure ces APE, c'est retarder d'autant la prospérité que votre population attend.
Engagement pour l'allègement de la dette
Cinquièmement, la deuxième Convention de financement s'élève à €13.5 millions. Elle vise à réduire les arriérés multilatéraux et internes et contribuer à atteindre le point de décision de l'initiative pour les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE). Un fort effet de levier est attendu de ce programme, à la fois en termes d'allègement du service de la dette et de réengagement des principaux bailleurs multilatéraux. Le programme appuiera également la couverture de la dette sociale interne du
gouvernement centrafricain. Par ailleurs, il accompagnera la stratégie nationale de relance de la filière coton et de revitalisation de la vie économique dans l'arrière-pays.
10ièmeFED
Enfin, la discussion sur la programmation de l'aide future au titre du 10ème Fonds Européen de Développement est bien avancée. Elle a fait l'objet de consultations étroites avec le gouvernement, les autres bailleurs de fonds et la société civile. Pour la période 2008-2013, une enveloppe initiale de €109 millions a été allouée à la République centrafricaine. C'est une augmentation de 25% par rapport au montant du 9ième FED. Et je ne tiens pas compte de la possibilité d'augmenter ce montant de
25% par la tranche incitative.
La spécificité géopolitique et démographique de votre pays exige d'adopter une approche novatrice. Le 10ème FED visera donc à mettre sur pied plusieurs "pôles de développement". L'objectif est de redynamiser des centres secondaires et leur zone périphérique en restaurant l'autorité de l'Etat et ses services déconcentrés (éducation, santé, eau, assainissement, pistes, infrastructures, communication, justice, police, énergie). Ces pôles devraient générer rapidement, partout dans le pays, des
activités économiques susceptibles d'offrir à votre jeunesse de vraies perspectives.
La gouvernance
Mais l'aide seule ne suffit pas si elle ne s'appuie pas sur un dialogue politique renforcé et une gestion équitable de la "chose publique".
J'aimerais donc vous parler d'une question qui me tient à cœur et qui concerne tant l'Union européenne que la République centrafricaine. Pour moi, jeIl s'agit du thème de la gouvernance, définie comme "le juste Etat ", un Etat à la fois garant de la démocratie et des droits des citoyens. C'est dire une puissance publique détenant la capacité d'assurer de manière impartiale à chacun de ses citoyens un accès à la justice, à l'administration, à la santé, à l'éducation, aux besoins vitaux. Et
au-delà à assurer les grandes fonctions régaliennes. L'enjeu de la gouvernance, c'est purement et simplement la cohésion sociale d'un peuple dont l'Etat est l'acteur et l'arbitre.
La gouvernance est parfois qualifiée de "bonne" ou de "mauvaise". Pour ma part, je me refuse à porter un jugement de valeur de ce genre.
Quand je vois la faiblesse des rentrées fiscales dans votre pays (moins de €200 millions par an), je me dis que l'Etat centrafricain est démuni pour faire tout ce que ses citoyens attendent de lui: garantir la sécurité; assurer l'accès aux services sociaux (éducation, santé); promouvoir et protéger les droits de la personne et les libertés fondamentales; gérer les richesses de manière responsable et impartiale afin d'assurer leur redistribution équitable.
Pour réécrire une page nouvelle de l'histoire dont vous fûtes trop souvent la victime, nous sommes à vos côtés. Vous, représentants élus, et nous, bailleurs de fonds, devons travailler main pour forger une nouvelle espérance pour vos compatriotes, que le malheur pousse trop souvent dans la désillusion.
En matière de gouvernance, le gouvernement centrafricain a fait des efforts dans le domaine des finances publiques, ce qui nous a permis de contribuer à l'apurement d'une partie des arriérés de la dette.
Par ailleurs, je sais que le gouvernement souhaite prendre à bras le corps les aspects "respect des droits de l'homme" et "consolidation de l'Etat de droit". En effet, pour être respectées, les forces de l'ordre doivent avoir un comportement exemplaire et la justice doit être impartiale. Nous avons la ferme intention de vous soutenir dans ce domaine.
La gouvernance étant une exigence démocratique, votre Assemblée a un rôle essentiel à jouer dans cet exercice. Elle doit être l'enceinte privilégiée de l'expression de toutes les composantes de la société pour définir les orientations de la nation, interpeller le gouvernement et répondre aux attentes des citoyens. Le rôle de chacune de vos Commissions parlementaires est d'animer le débat public et contrôler l'action du gouvernement. Dans l'histoire de toutes les civilisations, le progrès humain
a toujours jailli de ce que j'appelle la tension contradictoire salutaire. La pensée unique peut parfois sembler comfortable. Elle conduit toujours à la décadence et à l'échec. Personne ne détient seul ni le concept du bien ni le concept du bon ni le concept du juste. Chaque homme porte dans le cœur et l'esprit une partielle de vérité qui lui vient de ce qu'il a de plus cher, à savoir sa liberté de penser de parole. Ce n'est qu'en confrontant librement et dans le respect mutuel les idées, les
opinions et les rêves des uns et des autres, qu'on peut tracer les contours d'un destin collectif et vertueux.
Par votre action et votre esprit d'initiative, vous pouvez contribuer personnellement et collectivement à la tâche de relèvement national qui vous incombe en tant que responsables politiques et représentants élus des citoyens.
Pour conclure, j'aimerais exprimer ma confiance dans la capacité des centrafricains à relever les défis auxquels ils sont confrontés.
Je vous remercie.
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