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"Il est temps de remettre l'Afrique au centre de la politique extérieure européenne" - Commissaire européen Michel

Sommaire: "Il est temps de remettre l'Afrique au centre de la politique extérieure européenne" - Commissaire européen Michel (le 28 novembre 2006: Berlin)

Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, "Il est temps de remettre l'Afrique au centre de la politique extérieure européenne", Conférence publique sur la Stratégie Afrique, Berlin

Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Je voudrais tout d'abord remercier la KfW de m'accueillir dans ses locaux prestigieux. Je suis particulièrement satisfait de l'occasion que vous me donnez de vous exposer la stratégie de l'Union Européenne pour l'Afrique. Vous savez que l'Afrique occupe une place spéciale dans mon agenda, dans ma politique et dans ma vision du monde de demain. C'est un engagement qui trouve sa source dans le respect que je ressens pour ces hommes, ces femmes et ces enfants que je rencontre lors de mes nombreux voyages; un engagement basé sur l'indignation et l'urgence quant à la pauvreté et les conflits qui continuent à ravager ce continent. Mais un engagement aussi basé sur l'optimisme que m'inspire l'autre visage de l'Afrique, trop souvent négligé par les médias et caractérisé par une nouvelle génération de leaders africains, déterminés à prendre le destin de leur pays dans leurs mains.

Cet engagement reflète également la responsabilité de l'Europe vis-à-vis de l'Afrique; reflète notre histoire commune -parfois douloureuse-; mais reflète aussi la volonté d'utiliser cette "relation spéciale" entre nos continents pour le bien être des Africaines et des Africains.

Cette relation a évolué d'un rapport de colonisant-colonisé avec tous ce qu'il comporte de racisme et de violation des droits de l'homme vers un rapport de bailleur de fonds-bénéficiaire grâce à la mise en place de systèmes d'aides substantielles et systématiques.

En ce début de vingt et unième siècle, nous entrons, je crois dans une ère nouvelle. Il ne s'agit plus, aujourd'hui, de considérer l'Afrique avant tout comme un "bénéficiaire" ou un "continent en développement' voire "sous-développé", mais bien comme un partenaire à part entière, un nouvel acteur du système multipolaire mondial, doté des attributs de la puissance politique, économique et stratégique et capable de relations normales avec d'autres pôles mondiaux. Cet autre visage de l'Afrique, une Afrique qui bouge, qui se développe, est trop souvent négligé par les médias.

C'est un fait, en peu de temps l'Afrique est devenue un continent convoité, car stratégiquement importante.

L'Afrique compte aujourd'hui.

Premièrement, l'Afrique compte en termes de sources d'énergie. L'énergie en provenance de l'Afrique joue un rôle croissant dans la sécurité énergétique de tous les grands consommateurs mondiaux, tels les Etats-Unis, l'Europe et la Chine. Elle représente plus de 10 % des importations américaines de pétrole et plus de 25% des importations chinoises. C'est partiellement grâce à ces importations que le commerce sino-africain est passé de $10 milliards en 2000 à $ 28,5 milliards en 2004.

Deuxièmement, l'Afrique s'impose sur notre agenda politique à cause des flux migratoires importants. Les événements tragiques qui se déroulent maintenant régulièrement aux frontières de l'Europe nous font réaliser qu'il est indispensable de trouver une solution durable pour ces migrants et notamment en matière de développement dans leurs pays d'origine. Une enquête de l'eurobaromètre publié en octobre 2006 indique que 64% des citoyens de l'Union espèrent une diminution de l'immigration clandestine vers l'Union européenne grâce à une plus étroite coopération avec ces pays voisins.

La semaine passée, j'ai participé à la Conférence Euro-Africaine sur la migration. J'en reviens convaincu qu'il faut privilégier une troisième voie sur la migration, entre la répression d'un côté et l'encouragement du "brain drain" de l'autre. Je parle d'une migration accompagnée. La Commission étudie la possibilité d'installer dans les pays d'origine des agences de migration qui pourraient réguler l'offre et la demande. Ces agences pourraient par exemple gérer les questions des saisonniers, la question de l'octroi de vivres permanent pour les diasporas, la question des échanges entre universités, hôpitaux, entreprises, etc…

Un troisième point est la sécurité. L'Afrique est connue pour ses nombreux conflits, qui méritent déjà à eux seuls notre intérêt, notre indignation et notre action. Mais les attaques terroristes aux États-Unis et en Europe ont aussi montré que ces conflits ne sont pas toujours aussi lointains que ce qu'on pense : c'est une des raisons pour lesquelles l'Europe porte un regard différent sur le conflit au Darfour, où plus de 200.000 personnes ont été déplacées en trois mois, de janvier à mars 2006.

Enfin, il y a une quatrième tendance qui s'ajoute, se greffe à et trouve ancrage sur ces trois éléments: l'intérêt de nouveaux acteurs pour l'Afrique, où, parfois, le nouvel intérêt d'anciens acteurs pour l'Afrique. Des pays comme le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud sont de plus en plus présents tant politiquement qu'économiquement, voire même comme bailleur de fonds sur le continent africain, comme en témoigne encore le Sommet Chine-Afrique du 4-5 Novembre dernier. Des statistiques incomplètes montrent qu'au moins 780 entreprises chinoises opèrent actuellement en Afrique, avec un investissement contractuel de 1.5 milliards de dollars par an.

C'est donc une autre carte géopolitique qui s'est dessinée aux cours des dernières années. Mais c'est aussi une autre Afrique qui nous parle aujourd'hui. Cet aperçu des dernières tendances serait effectivement incomplet, si je ne vous parlais pas des changements qui proviennent de l'Afrique elle-même. Il y a le nouvel élan donné par des dirigeants africains qui ont développé à la fois une vision pour leur continent et l'ambition de prendre leur sort dans leurs propres mains. C'est l'Afrique elle-même qui est à l'origine des initiatives de promotion de la gouvernance panafricaine, de la création de l'Union Africaine et du NEPAD. Il y a l'ambition sincère de gérer soi-même ses crises, comme au Darfour; de répondre au fléau du SIDA et d'autres maladies transmissibles; de mettre en œuvre un plan de développement économique tenant compte du potentiel régional et continental, par exemple, via le développement d'interconnexions en matière d'infrastructures, tel que développé par NEPAD. Il y a, d'ailleurs, une croissance économique -de 5% par an en moyenne- qui est loin d'être négligeable.

Bref, aujourd'hui, l'Afrique a retrouvé sa place sur l'échiquier géopolitique. Ce constat doit nous mener à une réflexion profonde: quelles sont les implications pour la relation Europe-Afrique? En quoi consiste cette nouvelle relation? Quelle est la différence avec la politique africaine que l'Europe a mené jusque dernièrement?

La réponse à ces questions de base a été donnée dans une large mesure en décembre dernier. Les Chefs d'Etat et de Gouvernement de l'UE ont en effet adopté, sur base d'une proposition de la Commission européenne, une nouvelle Stratégie de l'Union Européenne pour l'Afrique. Avec la Stratégie, l'Europe s'est, pour la toute première fois, dotée d'un nouveau cadre complet pour ses relations à long terme avec l'ensemble du continent africain mais également un cadre volontariste et visionnaire pour une refondation de notre partenariat avec l'Afrique.

Permettez-moi d'insister sur trois dimensions innovatrices de ce partenariat.

1. Un partenariat plus politique

Un partenariat plus politique tout d'abord. Il est clair que l'aide au développement ne peut plus faire abstraction de la réalité politique. La charité institutionnelle n'est pas la réponse aux difficultés de l'Afrique. 40 ans d'aide au développement l'ont clairement démontré. Les problèmes de l'Afrique, comme les réponses sont essentiellement de nature politique.

C'est pourquoi la Stratégie pour l'Afrique met un accent fondamental sur l'importance du dialogue politique. Je crois fondamentalement dans la nécessité d'un dialogue politique permanent, franc mais toujours constructif avec nos partenaires africains. C'est dans cet esprit également que je continue à plaider pour la tenue du deuxième Sommet Europe Afrique à Lisbonne. Six ans après le Sommet du Caire, il est temps d'engager le dialogue à un niveau plus élevé.

Dialogue politique, également, avec les acteurs tiers dont on parlait tout à l'heure. Il faut engager ces acteurs émergents, dialoguer, échanger de l'expérience et de l'information. Puisque ce n'est qu'à travers le dialogue qu'on fait connaissance, et qu'on clarifie de possibles malentendus. Et je me réjouis que le Sommet UE-Chine de septembre dernier ait confirmé la volonté mutuelle d'aborder cette voie.

Une approche plus politique aussi dans la programmation de notre aide au développement: il n'y aura pas de développement durable sans des Etats garants, arbitres et régulateurs de l'intérêt général. En août 2006, la Commission européenne a présenté une Initiative sur la gouvernance proposant un soutien financier supplémentaire - une somme d'environ 3 milliards d'Euros - aux pays qui adopteront un plan d'action crédible de réformes concrètes en matière de gouvernance.

Cette approche plus politique se traduit finalement aussi dans notre façon de mettre en œuvre l'aide au développement. Je vous donne un exemple: nous devons généraliser l'appui budgétaire, c'est-à-dire l'aide versée directement au budget de l'Etat partenaire au lieu d'appuyer des projets spécifiques, souvent éparpillés. Cette approche offre plusieurs avantages potentiels. Elle favorise une meilleure appropriation, réduit les coûts de transaction, permet un usage plus efficace de l'aide, étant de facto non liée et, grâce à l'utilisation des procédures nationales, contribue au renforcement des capacités à long terme et à la viabilité. Mais avant tout, elle offre un levier politique pour le changement, jusque-là inexistant.

2. Un partenariat de valeurs

Ensuite, un partenariat qui tire pleinement profit de nos valeurs et de notre vision. L'Union européenne n'est pas -seulement- un bailleur de fonds, elle est une entité politique, avec ses idées et son histoire. Nous voudrions offrir à l'Afrique cette expérience acquise durant un demi-siècle d'intégration régionale, qui nous a apporté paix, prospérité et bien-être. Il ne s'agit pas d'imposer des modèles, mais de tirer des leçons des erreurs et des réussites de l'un et de l'autre, en fait, d'échanger nos expériences.

Je vous donne trois exemples de cette approche.

Le premier, nous aidons actuellement l'Union Africaine à élaborer un programme d'échange d'étudiants en Afrique et de jumelage entre universités, le programme Nyerere, inspiré par le programme Erasmus européen, qui a vu l'année dernière plus de 150, 000 étudiants participer à ces échanges en Europe.

Le second, nous soutenons la croissance en Afrique. Je crois fermement que le cercle vicieux de la pauvreté et de la dépendance ne peut être brisé que si les pays africains réussissent à renforcer considérablement leur croissance économique. Le commerce joue un rôle crucial à cet égard. Si l'on ne créé pas une plus grande capacité de faire du commerce, il sera très difficile pour l'Afrique de progresser dans ses ambitions de développement. Les accords de partenariat économique en cours de négociations devront créer des conditions favorables au déploiement économique. Mais cette capacité de commerce doit reposer sur une interconnectivité des infrastructures. C'est la raison pour laquelle nous avons élaboré un nouveau partenariat sur les infrastructures en vue de soutenir les programmes qui facilitent l'interconnexion aux niveaux interrégional et continental. Ce partenariat s'inspire largement de la façon dont nous avons réalisé les réseaux transeuropéens. Notre approche dans le domaine se veut novatrice et globale. Loin de nous focaliser uniquement sur les infrastructures de transport routier, j'ai souligné la nécessité d'assurer la durabilité de tous les réseaux d'infrastructure, que ce soit pour les transports, l'énergie, l'eau ou encore les télécommunications. Notre objectif est, sur base des priorités identifiées par l'UA et le NEPAD, de financer la construction des chaînons manquants pour la mise en réseaux des infrastructures aux niveaux trans-frontaliers, régionaux et nationaux. Une enveloppe de 5,6 milliards d'Euros sera affectée à ce partenariat pour les six prochaines années.

Le partenariat sera soutenu par un nouveau fonds fiduciaire de l'UE pour les infrastructures, qui sera mis en place conjointement avec la Banque européenne d'investissement. Ce fonds fiduciaire est une manière innovante pou la Commission européenne et les Etats membres intéressés de participer à des co-financements avec la BEI et les institutions financières de développement africaines et européennes, telles que la KfW qui dispose d'une expérience précieuse dans ce domaine.

El le troisième, nous avons mis sur pied un échange institutionnel entre la Commission européenne et la Commission de l'Union Africaine. Elle nous permet de partager des expériences entre organisations continentales, d'échanger des connaissances et d'élaborer des programmes conjoints avec cette jeune et prometteuse organisation qu'est l'Union Africaine. L'importance politique de cet échange a été illustrée clairement par la visite le 2 octobre à l'Union Africaine de la Commission européenne. Je ne dois vous répéter comme cette visite -la première réunion de la Commission européenne en dehors de l'Europe- est symboliquement importante.

Voici donc trois exemples concrets de cette approche et de sa valeur ajoutée dans l'élaboration de notre politique. Je suis convaincu que se sont ces mêmes valeurs d'intégration et de solidarité, cette même croyance dans un système multilatéral efficace, qui font de nous, Africains et Européens, des alliés et des partenaires naturels.

3. Un partenariat de solidarité

Enfin, un partenariat entre deux continents solidaires. Parce que ceci aussi, c'est la vision de l'Europe. Parce que nous n'oublions pas non plus la situation critique dans laquelle se trouve toujours l'Afrique aujourd'hui:

- 40% des Africains vivent avec moins de 1 dollar par jour ;

- 3 personnes sur 4 qui meurent du SIDA sont des Africains ;

- 1 Africain sur 5 vit dans un pays affecté par un conflit.

Permettez-moi de rappeler que l'Europe et l'Afrique sont liées par des flux d'aide substantiels et constants. 60 % de l'aide reçue chaque année par l'Afrique, c'est-à-dire à peu près 15 milliards d'euro, est européenne.

Mais ce n'est pas assez. L'année dernière, j'ai fortement insisté pour que l'Union Européenne aille plus loin encore. Et elle s'y est engagée. En mai 2005 elle a pris des engagements sans précédents pour augmenter la quantité et la qualité de l'aide, qui passerait de 46 à 66 milliards d'euros par an à partir de 2010. La moitié des ressources supplémentaires sont destinées à l'Afrique.

En même temps, avec la Stratégie pour l'Afrique, l'UE a pris la décision d'augmenter cette aide au développement afin de mieux coordonner et rendre plus complémentaires cette solidarité. L'UE consiste en 26 sources d'aide différents -les 25 États membres et la Commission européenne- et il est clair que le coût du manque de coordination et de complémentarité parmi les donateurs ne doit pas être sous-estimé, c'est bien l'Afrique qui souffre le plus de leurs effets.

Certains pays africains ont parfois à coopérer avec plus de 20 donateurs européens; chacun d'entre eux fournissant une aide bilatérale en suivant ses propres règles et procédures. Parfois un ministre des finances reçoit jusqu'à 400 missions de donateurs chaque année - soit plus d'une réunion par jour! Non, les gouvernements africains doivent utiliser leurs temps et consacrer leurs efforts en premier lieu pour gérer et pour développer leurs propres pays, pas pour parler à une multitude de donateurs.

L'UE a donc pris un nouvel engagement pour augmenter l'efficacité de l'aide et a présenté une proposition ambitieuse au Conseil il y a quelques mois. Un long débat a préparé le terrain pour introduire des mécanismes nouveaux et innovateurs tels que la programmation commune, les procédures communes et les feuilles de route nationales pour la coordination. Je compte sur la Présidence allemande pour faire des progrès sur le terrain avec une programmation conjointe européenne dans un nombre de pays.

Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,

Il n'y a pas lieu aujourd'hui, comme le font certains, de peindre une image exagérément sombre de l'avenir de l'Afrique; de décrire l'émergence de nouveaux acteurs en Afrique comme une nouvelle colonisation; de craindre un nouveau rush sur les ressources naturelles; ou encore de croire à une vague de terrorisme de masse venant de la Corne de l'Afrique.

Chaque défi est également une opportunité. Le nouveau contexte géopolitique dans lequel se trouvent l'Afrique et les relations euro-africaines, nous a obligé à procéder à une refonte de notre partenariat; de reconstruire notre partenariat sur une base plus politique et donc plus égalitaire; de revoir les valeurs qui sont à sa base; de revisiter la solidarité traditionnelle entre les deux continents. Finalement, ce nouveau contexte, oblige l'Europe à plus parler d'une seule voix et à agir de concert dans un continent qui était -il y a à peine vingt ans- son terrain presque exclusif.

La Stratégie pour l'Afrique est un grand pas dans la bonne direction. Mais la route est encore longue.

Et je suis convaincu que nous devrons et pourrons faire une bonne partie du chemin sous Présidence allemande à la fois de l'Union européenne et du G8. Je me réjouis d'ailleurs de la décision de la Chancellière Mme Merkel de remettre l'Afrique au centre de l'agenda du G8, afin de souligner la responsabilité conjointe des grands pays industrialisés pour promouvoir l'intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale. Et c'est l'Europe qui doit porter ce projet. Nous travaillerons donc étroitement avec la Présidence allemande dans la perspective d'un Sommet Euro-Africain qui devrait se tenir à Lisbonne pendant le 2ème semestre 2007.

L'Allemagne, au centre de l'Europe et moins encombrée que d'autres par un passé colonial, est particulièrement bien placée pour faire avancer le nouveau partenariat politique entre nos deux continents.

  • Ref: SP06-330FR
  • Source UE: Commission Européenne
  • UN forum: 
  • Date: 28/11/2006


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