Commissaire Michel - Coopération européenne au Développement à l'horizon 2010: nouveaux défis
Sommaire: Commissaire Michel - Coopération européenne au Développement à l'horizon 2010: nouveaux défis (23 septembre 2005: Bonn)
Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, «Coopération européenne au Développement à l'horizon 2010: nouveaux défis», Institut Allemand de Développement, Bonn
Coopération européenne au Développement à l'horizon 2010: nouveaux défis
Mesdames, Messieurs,
Tout d'abord, je voudrais remercier les organisateurs de cette Conférence, l'Association Européenne des Instituts de Recherche et de Formation en Matière de Développement (EADI).
Je suis rentré il y à peine quelques jours du Sommet Mondial des Nations Unies à New York. Avant de rentrer dans le vif du sujet de mon intervention et de vous parler de la coopération européenne au développement, je voudrais vous faire part de quelques pensées sur le Sommet et sur son résultat.
On a dit du document final adopté vendredi dernier à l'issue du sommet mondial des Nations unies qu'il était
«décevant» et que le texte avait été
«dilué». C'est partiellement vrai. Mais dans l'ensemble, il n'en demeure pas moins l'expression d'une
remarquable unité mondiale sur toute une série de questions - et c'est une bonne nouvelle, après des semaines de négociations tendues.
Le document d'aujourd'hui contient des engagements
fermes et
sans équivoque, des donateurs aussi bien que des pays en développement. Ces engagements portent sur les mesures concrètes qui seront prises pour atteindre, d'ici à 2015, les objectifs de développement convenus au sommet du millénaire, il y a cinq ans.
Le document énonce des décisions visant à renforcer les capacités de maintien de la paix, de rétablissement de la paix et de consolidation de la paix, et contient notamment des dispositions précises relatives à la création d'une commission de la consolidation de la paix qui veillera à ce que les efforts que déploie la communauté internationale pour instaurer une paix durable dans les pays déchirés par la guerre soient plus cohérents et s'inscrivent dans le long terme.
Il y est également décidé :
que le Haut-Commissariat aux droits de l'homme sera renforcé,
qu'il sera créé un système mondial d'alerte rapide en cas de catastrophe naturelle,
que des ressources supplémentaires seront mobilisées pour la lutte contre le VIH-sida, la tuberculose et le paludisme et
que des améliorations seront apportées au Fonds central auto renouvelable d'urgence des Nations unies.
Ce qui me paraît le plus remarquable est, je crois, le fait que tous les membres de l'ONU aient clairement reconnu l'existence d'une responsabilité collective de protéger les populations civiles menacées de génocide, de crimes de guerre, de nettoyage ethnique ou de crimes contre l'humanité.
La lacune la plus grave est l'absence de décision sur la prolifération des armes nucléaires. Chacun conviendra que la question est trop importante pour que nous nous laissions tenir en échec par l'indécision.
Ma conclusion du Sommet pourrait donc être un appel à plus de sagesse et de volontarisme politique. A défaut, ce sommet risque de ne rester dans les annales de l'histoire que pour ce qu'il n'aura pas permis de faire. Tout ce qui y aura été accompli de réellement utile semblera alors, effectivement, bien peu de chose.
Mais revenons au thème de ces journées de Conférence :
Insécurité et développement.
Atténuer, si l'on ne peut éradiquer, les problèmes liés à la pauvreté, aux inégalités et aux conflits relève de notre devoir d'homme, de citoyen, de politique.
C'est une
responsabilité commune.
Les nouvelles menaces telles que le terrorisme, les conflits violents, le trafic de tous types et les inégalités créées par la mondialisation et la pauvreté croissante posent des défis et des risques considérables pour la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement, pour le développement durable et la stabilité internationale.
L'Union européenne a vu le jour dans le but de protéger et d'augmenter la stabilité politique et le développement économique pour ses citoyens. Avec le temps l'UE est devenue un acteur à envergure mondiale.
L'UE est aujourd'hui le plus grand donateur d'aide au développement au monde - fournissant plus que la moitié de l'aide financière globale. L'UE est le plus grand bloc commercial au monde. L'UE est impliquée dans le dialogue politique, la prévention des conflits et la gestion des crises à une échelle mondiale.
Le développement et la sécurité sont des thèmes complémentaires. L'interdépendance entre les deux est particulièrement évidente dans les états fragiles et les situations de post conflit dans lesquelles les institutions d'état soit ne fonctionnent pas soit sont inexistantes.
Aujourd'hui les états fragiles représentent 14% de la population mondiale mais représentent près de 30% des personnes vivant avec moins de 1$ par jour. Abandonner ces pays à leur sort augmenterait les risques de conflit violent et réduirait la possibilité pour le monde d'atteindre les OMD d'ici 2015. Le défi est énorme, mais l'Europe, et en tout cas moi, comptons bien le relever.
La coopération au développement de l'UE est, à travers sa présence à long terme sur le terrain et l'envergure des instruments politiques, particulièrement adaptée pour:
promouvoir la prévention de la fragilité des Etats et des conflits
soutenir la construction de la paix par la promotion du dialogue et la réconciliation
lutter contre les causes premières structurelles de fragilité.
On m'a demandé de concentrer mon intervention sur la coopération européenne au développement à l'horizon 2010 : les nouveaux défis.
Forte de plus de 450 millions d'habitants, assurant un quart de la production mondiale, principal donateur d'aide au monde et premier partenaire commercial de 100 pays, l'Union à 25 peut et doit exercer une influence considérable sur les choix économiques et politiques qui déterminent, à long terme, la prospérité, la stabilité et la sécurité - en Europe et dans le reste du monde.
Ce potentiel est pourtant partiellement inexploité. Il existe un décalage reconnu entre le poids économique de l'Union européenne et son poids politique. Le plus grand défi européen dans le domaine du développement, c'est de combler ce décalage.
Le 13 juillet la Commission a approuvé une communication qui a pour objet la préparation d'une déclaration conjointe du Conseil, du Parlement et de la Commission sur la politique de développement de l'Union.
L'ambition de la Commission, mon ambition, est que cette communication nous mène à un
Consensus européen sur le développement.
Ce Consensus serait l'expression claire, distincte et univoque de l'Union pour un développement durable et équitable qui aille au delà des frontières des Etats membres et au delà des pays voisins.
Dans un monde caractérisé à la fois par l'ouverture et par l'instabilité, nous sommes tous, de plus en plus, exposés à des risques tels que les conflits, le terrorisme, les catastrophes naturelles et les crises sanitaires.
L'UE est vulnérable à ces risques et menaces en dépit de sa stabilité et de sa prospérité internes.
Le repli sur elle-même ne serait qu'une solution de courte durée. Notre histoire le démontre : ce n'est pas l'isolement, mais
l'intégration, qui nous a fait grandir et qui nous a rendu plus forts en tant qu'Union européenne.
C'est pour cela que l'UE doit prendre des mesures envers l'extérieur qui sont adaptées et doit soutenir efficacement les efforts au niveau international. Ces efforts ne concernent pas uniquement le potentiel de développement et la sécurité physique des populations civiles, mais également le développement durable et la stabilité globale.
Parce que nous n'avons pas été capables de mettre en place une véritable gouvernance mondiale, la mondialisation a eu un effet accélérateur des inégalités dans de nombreuses parties du monde.
Maintenant,
nous devons assumer la responsabilité de gouverner la mondialisation. Si l'enjeu de la construction européenne il y a 60 ans était la paix en Europe, aujourd'hui, c'est la maîtrise de la mondialisation : une tâche que seulement l'Europe
dans son ensemble peut remplir car elle dépasse la capacité individuelle des Etats-membres.
En se concentrant sur l'objectif primordial de réduction de la pauvreté, la politique de développement contribue aux objectifs sociaux, environnementaux et de sécurité de l'Union et à une meilleure maîtrise de la mondialisation.
En s'inscrivant dans le cadre d'une stratégie internationale, le développement est, à côté de la sécurité, du commerce et de l'environnement, l'un des domaines dans lesquels l'engagement de l'Union pour le multilatéralisme est le plus opérationnel.
En travaillant ensemble avec d'autres aspects de l'action extérieure de l'UE, tels que la politique de voisinage et les partenariats stratégiques ailleurs dans le monde, la politique de développement assure une action extérieure cohérente et efficace.
La politique de développement est au cœur de l'action extérieure de l'UE. Elle représente la meilleure carte de visite de l'Union, parce qu'elle reflète son identité en tant qu'acteur et partenaire mondial.
Les pays en développement ont bien sûr la responsabilité première de mener des politiques cohérentes et efficaces et de mobiliser leurs propres ressources pour leur développement.
Mais l'Europe compte bien soutenir ces efforts. Vous le savez, l'Europe a établi une nouvelle cible intermédiaire collective pour l'APD, 0.56% du Revenu National Brut (RNB) en 2010, pour atteindre 0.7% en 2015.
C'est une
décision rare par son ambition et son volontarisme.
Cet engagement ambitieux place l'Union européenne en tête du développement à l'échelle mondiale. L'Union est déjà le plus grand donateur dans le monde : 34.6 milliards d'euros en 2004, soit plus de 55% de l'APD mondiale. Avec ce nouvel engagement, sa contribution aux efforts mondiaux sera de 66 milliards d'euros en 2010.
Cette décision, qui finalement n'est qu'une décision qui nous permet de « tenir nos promesses », nous a permis de jouer un rôle moteur au sommet des Nations Unies sur les objectifs du Millénaire.
Pourtant, à l'heure actuelle, à cet
effort financier ne correspond pas une politique de développement aussi claire et univoque. Il n'y a pas une politique de développement que l'on puisse définir comme une politique de développement
de l'Union.
Nous nous devions de nous demander pourquoi ?
Nous partageons, Etats membres et Commission, des valeurs qui sont les valeurs fondatrices de l'Union.
Nous partageons un objectif primordial : l'éradication de la pauvreté partout où elle existe.
Nous partageons un agenda international : les objectifs du Millénaire pour le développement.
Nous partageons des principes de partenariat : la responsabilité partagée entre pays développés et pays en développement, l'appropriation des stratégies de réduction de la pauvreté par les pays partenaires, la participation de la société civile et des acteurs non étatiques.
Nous partageons des principes d'efficacité de l'aide : la concentration dans des secteurs pour ne pas fragmenter les efforts, la cohérence des politiques, la coordination et la division du travail entre donateurs, l'harmonisation de nos procédures, l'alignement sur les stratégies des pays partenaires.
Tout ceci est inscrit dans un nombre d'accords, de déclarations, de conventions, de conclusions, de comptes-rendus de réunions de groupes de travail de tout niveau.
Mais
nulle part vous ne trouverez un document qui réunisse ces valeurs, ces objectifs, ces principes, et qui s'applique à l'ensemble de l'Union européenne, c'est-à-dire aux Etats membres et à la Commission.
Ce document, qui n'existait pas, la Commission l'a écrit.
Ce document est la proposition de la Commission pour une politique commune de l'UE sur le développement.
Parmi les premières réactions des Etats membres, au sein du Groupe de travail du Conseil, quelqu'un a noté, presque surpris, que «
tout ceci est un acquis ».
Bien sûr, c'est un acquis, après des années de travail, au sein des instances les plus variées. Mais c'est un acquis qui est morcelé, dispersé, mais nulle part consolidé dans son entièreté. Maintenant, c'est le cas avec la Communication de la Commission.
Quant je voyage dans le monde, et qu'on me demande, en tant que Commissaire européen pour le développement, qu'elle est la politique de développement de l'Union, je suis forcé de répondre qu'il y a une politique de développement de la Communauté européenne qui ne s'applique qu'a la Commission pour les ressources qu'elle gère. Puis il y a les politiques de développement des Etats membres de l'Union…
Vous vous rendrez compte que, au niveau du poids politique de l'Union et de l'influence qu'elle peut exercer, au niveau de son image publique, du besoin de mieux communiquer le développement, c'est une situation paradoxale qui se présente : celle
d'un géant financier et d'un nain politique.
C'est ce paradoxe, ce défi, que la proposition de la Commission vise à résoudre, en
légitimant les choix pris par l'Union en ce qui concerne la politique de développement.
L'idée force de la Commission est de développer une vision commune avec les Etats membres de cette politique européenne de développement. Il s'agit d'optimiser l'efficacité de la coopération européenne.
Si la proposition de la Commission est acceptée, ce sera la
première fois, en 50 années de coopération, qu'un document sur le développement
fédèrerait les Etats membres autour de valeurs, de principes et d'objectifs partagés.
Il faut bien mesurer
l'importance politique que revêtirait un tel document, surtout dans un contexte d'élargissement de l'Union.
Il y a une autre idée force dans la Communication : c'est la proposition d'adopter une
déclaration tripartite, qui implique pleinement le Parlement européen. On avait échoué en 2000, il ne faut pas rater cette nouvelle occasion.
Mesdames, Messieurs,
Je le répète encore une fois :
Il est grand temps que l'Union
légitime les faits par une approche, une vision commune de la politique de développement.
Il est grand temps que cet acquis soit mis noir sur blanc dans une déclaration sur la politique de développement de l'UE.
Et, si je peux revenir en guise de conclusion sur le Sommet Mondial des Nations Unies, je constate que lorsque l'Union Européenne est unie, elle est « la » vraie force d'entraînement qui permet des avancées. En agissant davantage comme
une entité dans le cadre de l'aide au développement, et moins de manière égocentrique ou désordonnée, nous pouvons en tant qu'Européens véritablement façonner un monde plus juste et plus équitable.
- Ref: SP05-284FR
- Source UE: Commission Européenne
- UN forum:
- Date: 23/9/2005
| Haut |