Présentation du Commissaire Michel sur la contribution de l'UE aux objectifs du Millénaire au travers de sa politique de développement
Sumario: Le 10 mars 2005: Louis Michel, Commissaire européen au Développement et Aide humanitaire. La contribution de l'UE aux objectifs du Millénaire au travers de sa politique de développement. Collège d'Europe (Bruges, Belgium)
Monsieur le Recteur,
Chers étudiants du Collège d'Europe,
Je voudrais commencer mon intervention par vous remercier de me donner l'occasion de m'exprimer sur la politique de développement de l'Union européenne.
Vous le savez, l'Union européenne est aujourd'hui à la croisée des chemins, à un tournant de son histoire. Cette Europe qui vient, je la souhaite encore plus forte et plus engagée. La Constitution est l'occasion d'expliquer « pourquoi l'Europe ? », à quoi sert l'Europe ? Quel est son projet ?
Pour moi, l'Europe, c'est agir ensemble pour un monde meilleur, le refus d'un égoïsme frileux. C'est un projet unique fondé sur un socle de valeurs fondamentales.
La politique européenne de coopération au développement constitue l'une des projections les plus concrètes et les plus ambitieuses de l'Union Européenne.
Mais surtout, elle est une de ses plus belles expressions, car elle est porteuse de ces valeurs fondatrices :
- la solidarité,
- le respect de la dignité humaine,
- l'égalité,
- et l'engagement personnel
- la tolérance et la liberté d'opinion et d'expression,
- la foi en l'homme et en ses immenses ressources de créativité pour construire un avenir meilleur.
Ces valeurs sont les nôtres, et nous y croyons.
Vous le savez, j'ai demandé à être Commissaire en charge du développement et de l'aide humanitaire.
En tant que Ministre des Affaires étrangères, j'ai souvent été le témoin du malheur insupportable de populations entières,
- exclues du progrès,
- exclues de l'égalité des chances,
- exclues de la justice sociale,
- exclues de l'humanité.
De larges parties du monde - et je pense notamment à l'Afrique subsaharienne - restent en retrait du monde, en marge de nos consciences, privées des avantages de la mondialisation, quand elles n'en deviennent pas les victimes.
A l'heure où tout serait possible techniquement, scientifiquement, politiquement, socialement, des millions d'êtres humains demeurent confrontés à la pauvreté extrême, à la faim, aux maladies, à l'absence de perspectives, coincés sans espoir dans le cul de sac de la misère absolue.
Nelson Mandela l'a dit d'une manière on ne peut plus claire : « éradiquer la pauvreté n'est pas un geste de charité, c'est un acte de justice. C'est la protection d'un droit de l'Homme fondamental, le droit à la dignité et à une vie décente. Tant que la pauvreté existera, il n'y aura pas de véritable liberté. »
La stratégie de lutte contre la pauvreté doit s'engager au nom de l'Homme universel.
L'Union européenne peut et doit changer les choses.
A un moment où de nombreuses voix parlent de « aid fatigue », j'ose croire, preuve à l'appui, que ce n'est pas vrai, et que les Européens y croient encore.
Nous sommes aujourd'hui le plus grand bailleur de fonds et le principal marché pour ces pays. Nous devons continuer à mobiliser cette formidable capacité pour fabriquer plus de paix, plus de solidarité, plus de justice.
Nous l'avons fait à l'intérieur de nos frontières, nous devons le faire dans le monde.
Je sais que la politique de développement est une compétence partagée entre l'Union et ses Etats membres. Mais je sais aussi que nous pouvons créer les conditions d'une véritable stratégie basée sur la coordination et l'harmonisation. Je mets toute ma détermination à réaliser cet objectif.
Comment en effet ne pas convaincre les Etats qu'une cession d'une partie de leur souveraineté dans une matière aussi essentielle pour l'humanité est dérisoire au regard des enjeux?
Ces enjeux, justement, quels sont-ils?
Rien de moins que de réduire de moitié l'incidence de la pauvreté à l'horizon 2015. La communauté internationale s'y est engagée il y a 5 ans. Mais, au rythme actuel, il faudra 100 ans avant que ne se réalisent les Objectifs du Millénaire pour le Développement.
Il y a donc urgence.
Les citoyens européens dont
vous faites partie attendent de l'Union européenne qu'elle joue un rôle central dans la coopération au développement, notamment en Afrique. Mais, d'après l'Eurobaromètre, leur connaissance de l'action de la Commission européenne dans ce domaine ainsi que des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), est faible.
Pourtant en septembre 2005, l'Assemblée générale des NU entreprendra une importante revue des progrès réalisés en vue d'atteindre ces Objectifs du Millénaire pour le Développement.
Le sujet et l'événement en lui-même sont des thèmes essentiels dans le travail de la Commission ainsi que des Etats membres de l'Union européenne depuis le début de mon mandat et pour les six mois à venir.
Je me suis engagé à faire mieux connaître auprès des citoyens de l'UE notre action, ainsi que les Objectifs du Millénaire, qui sont les nôtres.
Les contribuables européens ont le droit de savoir comment leur argent est dépensé.
Ils veulent savoir comment nous luttons contre la pauvreté, comment nous soutenons la bonne gouvernance, la démocratie et les droits fondamentaux.
Il y a une vraie attente de la part des citoyens en matière de politique européenne de Développement. 51% des Européens considèrent que l'Europe est l'acteur le mieux placé pour aider l'Afrique.
Les domaines dans lesquels l'aide de l'UE est jugée comme la plus efficace sont la lutte contre le Sida et autres maladies (36%), l'éducation (35%), la pauvreté (25%), les droits de l'Homme (24%) et l'immigration légale et illégale (18%).
Par contre, 88% des citoyens n'ont jamais entendu parler des Objectifs du Millénaire, quatre ans après leur adoption.
En ce qui concerne le premier objectif, la réduction de l'extrême pauvreté d'ici 2015, 68% des personnes interrogées pensent qu'il ne sera pas atteint, contre 29% qui sont positifs à cet égard.
L'action de l'Europe est peu connue malgré le fait que l'UE est le premier donateur d'aide dans le monde.
Il apparaît clairement 2 besoins :
- l'élaboration d'une stratégie, commune, et plus pragmatique
- une meilleure communication et une re-popularisation de la politique de développement.
J'ai la ferme intention d'agir sur les deux fronts.
Je renouvelle ici mon appel pour «une véritable stratégie européenne de développement ». Dans le respect du partage des compétences avec les Etats membres, je défends une meilleure coordination et des objectifs communs pour notre coopération.
Pourquoi ne pourrions-nous pas développer une véritable Stratégie Commune du développement, comparable à la Stratégie Commune de Sécurité à laquelle Javier Solana a oeuvré?
L'idée serait de faire jouer les valeurs ajoutées respectives des Etats Membres, les relations particulières que certains entretiennent avec nos pays partenaires et le savoir-faire spécifique de chacun. Ceci tout en harmonisant nos critères et procédures de financement. Je pense donc à un véritable
partage du travail.
Tout le monde y gagnerait : les pays bénéficiaires de l'aide, tout d'abord. Ceux-ci sont trop souvent noyés sous les règles procédurières, toutes différentes, des différents ordonnateurs européens.
L'UE, ensuite. Celle-ci verrait son rôle et son poids politique s'accroître sur la scène internationale. Ensemble, nous pourrions former une base solide pour l'action extérieure de l'UE et donner une image positive des réalisations de l'UE, aussi bien en interne que dans le reste du monde.
Je souhaite aussi
« re-populariser » la politique de coopération au développement - notamment auprès des jeunes, auprès de
vous étudiants - et mobiliser davantage les citoyens.
Je compte d'ailleurs ici beaucoup sur vous pour ce chantier de longue haleine, car je reconnais la valeur ajoutée fondamentale des jeunes dans le développement.
Tel est donc mon pari: plus de cohérence, plus de coordination et plus de visibilité. Et telles sont aussi, à la lumière de l'Eurobaromètre, les attentes de nos concitoyens.
Le cadre international dans lequel nous évoluons est centré autour de la Déclaration du Millénaire pour le Développement. Ceci est devenu beaucoup plus qu'un simple processus comme tant d'autres, initiés par les donateurs et sans grande conséquence dans le monde réel.
En septembre 2000, les représentants de
189 nations se sont mis d'accord et ont signé la Déclaration du Millénaire des Nations Unies, les liant
à un projet global visant à réduire considérablement l'extrême pauvreté dans toutes ses dimensions clés.
L'importance des Objectifs du Millénaire pour le Développement
Je voudrais dès maintenant clarifier une chose : le développement, et la réalisation des OMD est en tout premier lieu la responsabilité des Pays en Développement eux-mêmes. Ils doivent assumer leur responsabilité et prendre en main leur propre destin.
L'UE a quant à elle exprimé à plusieurs occasions son engagement profond pour la réalisation des OMD et a développé un rôle de leader dans la lutte contre la pauvreté globale.
Cette pauvreté est à l'origine de 300.000 décès par semaine, soit « un tsunami par semaine ». La faiblesse des progrès dans la réalisation des objectifs du millénaire, particulièrement en Afrique subsaharienne est donc particulièrement préoccupante.
L'UE s'est engagée à honorer les promesses faites à Monterrey en 2002 en ce qui concerne l'augmentation de l'aide. Nous n'avons plus d'excuses pour ne pas agir, pour ne pas agir vite.
Nous pouvons et nous
devons insuffler un nouvel espoir aux millions de pauvres dans le monde. Un saut quantitatif pour ce qui concerne aussi bien l'échelle d'action que les ambitions est nécessaire, à la fois en termes de ressources et de politiques.
Si les OMD doivent devenir réalité, alors 2005 sera l'année du développement et le sommet d'évaluation des NU l'occasion critique pour revenir sur la bonne voie et pour accélérer les progrès pour atteindre les objectifs que
nous nous sommes fixés.
Ce cadre international doit se traduire dans la stratégie européenne. C'est le cas.
Ce printemps, la Commission présentera aux États membres un « paquet » de propositions pour :
- La grande ligne politique et sa déclinaison sur l'Afrique ;
- le financement et l'efficacité de l'aide ;
- la cohérence des diverses politiques au service du développement.
Sur cette base je m'attends à ce que l'UE prenne des engagements ambitieux et volontaristes.
Cette approche stratégique sur laquelle je travaille, je la voudrais Européenne, et non pas Commission Européenne.
Je ne suis pas intéressé à un concours de visibilité entre bailleurs de fonds. Ce que nous voulons et
devons c'est être en mesure de donner l'exemple et d'agir comme catalyseur pour une action meilleure et plus efficace des donateurs.
Bien que je convienne que l'argent ne soit pas tout, je partage l'avis du Professeur Sachs et du rapport établi par son équipe, dans la mesure où l'argent doit quand même faire partie de la solution.
L'augmentation du volume des Aides Publiques au Développement sera donc un pilier important dans mes propositions (avec de nouvelles cibles intermédiaires en vue d'atteindre à l'horizon 2015, l'objectif du 0,7% APD/RNB).
Je veux également réexaminer l'efficacité de l'aide en rendant l'aide plus prévisible et plus stable.
Je veux considérer de nouvelles formes d'imposition et de nouveaux mécanismes de financement. Je souhaite aussi examiner les nouvelles options pour faire face à la crise de la dette (à la fois avec et au-delà de l'initiative Pays Pauvres Très Endettés = HIPC).
Dans le cadre de la cohérence politique, je veux notamment que les résultats des négociations commerciales (si bien bilatérales (APE) que multilatérales (Doha)) aillent dans le sens d'un développement équitable et durable.
Je me suis engagé pour diminuer la distorsion commerciale relative aux mesures de soutien de la CE au secteur agricole.
Je voudrais également assurer les synergies entre la migration et le développement en considérant la migration comme un facteur positif pour le développement.
Enfin, je souhaite proposer des idées pour renforcer l'attention accordée à l'Afrique. Tous les rapports internationaux convergent: l'Afrique est en sérieux retard par rapport aux Objectifs du Millénaire; en même temps, nous avons des cadres de dialogue particulièrement propices à de nouvelles initiatives (Union Africaine, NEPAD).
Je ne veux pas présenter encore un autre grand plan de la part de la communauté des donateurs, mais prévoir plutôt de relier les processus existants et potentiels, et notamment de soutenir l'agenda Union Africaine/NEPAD.
La politique de développement de l'UE
Dès le début de mon mandat au sein de la Commission européenne j'ai considéré comme ma priorité la révision de cette politique de développement Pourquoi ?
Le point de départ c'est bien sûr que le Monde a change. Inutile de revenir sur cette date fatidique du 11 septembre. La complexité nouvelle des problèmes sécuritaires, l'importance croissante des questions environnementales, l'ampleur du VIH/SIDA, l'accélération de la mondialisation, les risques accrus de clashes culturels et la protection des minorités culturelles pour ne citer que quelques exemples.
Tout aussi important - le Développement a change. Le consensus international sur le développement (avec la définition des OMD) est une grande première. Les engagements pris à Monterrey sur le financement du développement, à Doha sur le commerce, à Johannesburg sur le développement durable doivent être honorés. Le débat est de plus en plus intense sur l'efficacité de l'aide.
Troisièmement l'Europe a change. Loin d'être statique, l'UE est dynamique et offre un cadre de coopération tout à fait unique. De nouvelles priorités politiques sont apparues dans une Union élargie (politique de voisinage, stratégie pour la sécurité et projet de Traité Constitutionnel). Au niveau européen, nous devons repositionner la politique de développement par rapport aux autres grandes initiatives prises dans le cadre de l'action extérieure, je pense en particulier à la stratégie
de sécurité, et à la politique en matière de migration.
Nous devons cueillir ces nouveaux défis,
maintenant.
Une réflexion sur des questions cruciales
4 questions cruciales viennent à moi :
Le
«pourquoi» du développement
Ses objectifs et sa cohérence avec le reste de l'action extérieure de l'Union, par exemple le rapport entre sécurité et développement, le rôle du commerce, des migrations.
Mon but est la cohérence des politiques, et surtout pas une hiérarchie entre elles.
Le
«qui» dans la coopération au développement
Le rôle des Etats membres et de la Commission d'une part, le rôle des partenaires, y inclut les Etats mais aussi les acteurs non étatiques, d'autre part.
Toute la gamme d'acteurs non-étatiques (ONG dans les domaines du développement et de l'environnement, syndicats, secteur privé, employeurs, entreprises, organisations de base, etc.) et des autres acteurs décentralisés (collectivités locales,..), doit pouvoir participer aux différents stades du processus de développement.
Je prône le partenariat, le vrai, pas ce lien de donneur d'aide et de receveur d'aide où il y a besoin et faiblesse. Le vrai partenariat, c'est une relation dans laquelle tout le monde sort gagnant.
Le
«quoi», de notre coopération
Les problèmes de mise en œuvre du principe de concentration dans des domaines prioritaires sont reconnus, mais il nous faut conjuguer la concentration avec les impératifs de réactivité et de flexibilité.
Je souhaite donc promouvoir des thèmes européens pour fédérer les Etats membres autour d'un agenda commun.
Je souhaite encourager le dialogue entre les cultures, rendre attrayante l'intégration dans la communauté internationale, valoriser les atouts spécifiques et l'expertise de certains Etats Membres au bénéfice de tous en la matière, c'est cela la valeur ajoutée de l'Union.
Le
«comment», du développement
Je pense ici aux moyens de mise en œuvre de la politique de développement, y inclus l'allocation des ressources selon les besoins des pays et leur performance, le rôle que jouent les initiatives et les fonds mondiaux.
Je pense aussi aux différentes modalités de mise en œuvre de l'aide - projets, programmes, appui budgétaire, annulation de la dette.
Conclusion: la solidarité de l'Europe face aux defies
Beaucoup a été dit, à la fois en Europe et en Amérique, sur la « fatigue de l'aide ». Mais la réponse de l'Europe à la catastrophe du tsunami dans l'Océan Indien a prouvé exactement le contraire.
Les accablantes destructions nous ont tous laissés choqués mais également résolus à contribuer - à montrer notre solidarité. Les peuples européens ont montré une compassion énorme et ont fait preuve d'une responsabilité globale.
Nous devons construire sur cette attitude positive afin de mobiliser les niveaux adéquats de ressources pour faire face aux autres « tsunami silencieux » dans le monde qui génèrent souffrance et pauvreté sur une échelle encore plus vaste.
Il faut répondre à l'appel à la solidarité. Les gouvernements européens et la Communauté européenne ne peuvent faire moins que les citoyens européens.
Pourquoi la communauté internationale se mobilise-t-elle de façon spectaculaire pour venir en aide aux victimes de la catastrophe qui a frappé l'Asie du Sud Est il y a quelques semaines?
Et pourquoi reste-t-elle passive face à ce qu'il est convenu d'appeler les « tsunamis silencieux » qui submergent chaque semaine l'Afrique?
Pourquoi parvient-on à récolter en quelques jours des millions d'euros? Alors que la plupart des pays riches rechignent à respecter leur promesse de consacrer 0,7 % de leur PIB à l'aide au développement?
N'y a-t-il pas là l'aveu d'une solidarité à géométrie variable? Quid quand l'émotion médiatique sera passée?
L'Union européenne doit entraîner la communauté internationale dans une démarche concrète et volontariste, ici et maintenant, afin que ces Objectifs du Millénaire ne restent pas lettre morte.
Il faut aussi reconnaître que nous sommes concernés, tous, par les conséquences de l'inégalité dans la croissance des pays riches par rapport aux pays pauvres.é
La montée du terrorisme et l'augmentation des flux migratoires vers nos pays sont autant de conséquences de la pauvreté et du manque d'opportunités et d'espoir d'une grande partie de la population mondiale.
Globalisation veut dire plus d'opportunités mais aussi plus de responsabilités de la part des pays développés.
J'ai commencé cette intervention en vous parlant des changements mais une chose n'a pas changée - l'injustice de la pauvreté.
Les conceptions que les citoyens de notre planète développent sur la vie, sur l'organisation sociale ou économique, sur la religion tendent vers un même but : le rêve de bonheur, de justice et d'égalité. Le rêve est souvent le même, seuls les chemins pour lui donner corps varient.
C'est notre mission, à vous dans vos futures carrières et à nous, de travailler sans relâche à promouvoir un fonds commun de valeurs.
C'est dans la concrétisation d'une telle démarche que l'Europe marquera son identité en matière de coopération internationale.
A ce titre, 2005, année du développement, est bien une année-charnière.
Je vous remercie.
- Ref: SP05-237FR
- Fuente UE: Comisión Europea
- Foro NU:
- Fecha: 10/3/2005
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