"La politique européenne de développement" discours du Commissaire Michel
Summary: le 8 mai 2008, Bruxelles - Louis Michel, Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, "La politique européenne de développement", Séminaire BusinessEurope sur la politique de développement
Monsieur le Secrétaire général, Mesdames et Messieurs,
C'est pour moi un réel plaisir d'avoir l'opportunité de m'adresser aujourd'hui aux représentants du secteur privé européen. Celui-ci a trop longtemps été tenu à l'écart de la politique de développement, à cause sans doute d'a priori plutôt méfiants. Or, les décennies d'une politique de développement caractérisée par des relations de dépendance n'ont pas eu l'effet escompté et nous devons nous interroger son efficacité. Je remercie BusinessEurope de m'offrir l'opportunité d'exposer les
impulsions que nous avons imprimées depuis 2004 à la politique de développement de l'UE.
Quel que soit le montant de l'aide publique au développement, celle-ci est de toute façon insuffisante pour faire face à l'ensemble des défis des pays en développement. Elle a nécessairement besoin de s'appuyer sur un secteur privé entreprenant, capable d'être le moteur d'une croissance économique créatrice de richesses et d'emplois.
Vous le savez, l'objectif de la politique de développement de l'Union c'est la réduction de la pauvreté et à terme son éradication, avec comme première étape cible pour toute la communauté internationale: l'atteinte des Objectifs de Développement du Millénaire en 2015. Les évaluations faites régulièrement indiquent toutes que si de nombreux pays d'Asie et Amérique Latine vont probablement atteindre ces objectifs, ce ne sera malheureusement pas le cas de la plupart des pays Africains.
C'est la raison pour laquelle, dès ma nomination au poste de Commissaire chargé du développement et de l'Action Humanitaire, j'ai engagé une réflexion de fond sur les moyens d'éviter que l'Afrique ne reste exclue du mouvement général des autres continents vers la croissance économique et le mieux être. Cette réflexion s'est achevée fin 2006 par l'adoption par l'UE d'une nouvelle politique de développement, sous le titre de Consensus européen, et surtout par la traduction politique qui en a été
donnée, en décembre dernier au Sommet Afrique-Europe de Lisbonne, par la conclusion d'un partenariat stratégique conjoint et d'un plan d'action pour le développement de l'Afrique qui se décline en 8 partenariats sectoriels.
Ce Sommet est important, bien que nous ayons attendu trop longtemps pour le tenir, pour des mauvaises raisons, il marque un tournant, je dirais même, un changement de cap dans nos relations avec l'Afrique. Le Sommet nous offre aussi l'opportunité de remédier à la présence insuffisante du monde entrepreneurial sur ce continent.
En ce début de 21ème siècle je ne vais pas inventer la roue en disant quele monde change, sous les effets conjugués de la globalisation de l'économie et de la «multipolarisation» de la puissance. L'Afrique se voit subitement courtisée par les acteurs économiques et politiques majeurs de la planète, États-Unis et Chine en tête. En devenant le "grand échiquier" l'Afrique fait l'objet d'un regain d'intérêt qui s'articule autour de trois enjeux: économiques - stratégiques et sécuritaires - et de
puissance.
1. Les enjeux économiques sont liés à la globalisation croissante et à la volonté plus déterminée que jamais des puissances économiques, traditionnelles mais aussi et surtout émergentes, d'accéder aux formidables ressources naturelles du continent africain. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : l'Afrique recèle 12% des ressources pétrolières mondiales, 90% des réserves mondiales de platine, de cobalt et de chrome et plus de 60% des réserves mondiales de manganèse et de coltan.
L'Afrique est également devenue l'un des théâtres de la mondialisation des défis stratégiques et sécuritaires. L'Afrique doit faire face au terrorisme islamiste, à la prolifération nucléaire, aux trafics illégaux en tous genres, à des Etats déliquescents ou en situation de fragilité. Cette situation est étroitement liée au défi majeur de la pauvreté sur le continent : sur plus de 800 millions d'habitants, l'Afrique compte 400 millions de personnes qui vivent avec moins d'un euro par jour.
Quant aux enjeux de puissance, l'Afrique est le terrain d'un nouveau «Grand jeu» entre les puissances qui façonnent la géopolitique mondiale.
La Chine, il faut bien en parler, se profile à la fois comme investisseur ambitieux, comme partenaire commercial mais aussi, et de plus en plus, comme "acteur global responsable", notamment par le biais d'une participation croissante aux opérations de paix des Nations Unies sur le continent (1100 soldats chinois déployés). : la Chine accorde aujourd'hui beaucoup d'importance aux enjeux d'influence et de puissance, outre les enjeux économiques.
La conjonction de tous ces enjeux risquait de faire de l'Afrique l'OBJET de ce nouvel "Echiquier". Le Partenariat décidé à Lisbonne contribue à lui donner les moyens d'en être l'ACTEUR.
Pour la première fois depuis plus de trente ans, l'Afrique a enregistré pour la quatrième année consécutive une croissance réelle de son PIB de plus de 5 %. La renaissance politique africaine se concrétise également au travers de la diversification des relations et partenariats stratégiques continentaux de l'Afrique. Au-delà des partenaires traditionnels comme la France, le Royaume-Uni, les États-Unis ou le Japon, l'Afrique multiplie les partenariats "Sud-Sud" avec la Chine, la Ligue Arabe ou
encore l'Amérique Latine, envoyant ainsi un signal clair à l'Europe quant à la nécessité pour celle-ci de repenser sa relation à l'Afrique et d'arrêter de la considérer - et là vous êtes directement concernés - comme une "chasse gardée".
L'Europe et l'Afrique
Sur cet échiquier africain, l'Europe occupe une position unique. Bien sûr de par sa géographie et par l'Histoire qui nous a légué un héritage commun. Sur le plan économique, l'Europe est non seulement le premier partenaire commercial de l'Afrique, mais surtout le premier importateur de produits agricoles africains. Elle représente 68 % de la valeur des investissements étrangers directs en Afrique. Ce qui renforce ces liens, de façon unique également, c'est la constance avec laquelle l'Europe a
été, depuis 40 ans, le premier donateur d'aide publique au développement. Malgré cela, il faut s'interroger pourquoi l'Europe ne bénéficie pas de la même influence politique qu'ont certains autres donateurs, moins importants.
Notre relation avec l'Afrique n'est pas guidée par des intérêts de puissance au sens classique. L'approche de l'Union Européenne est unique en ce qu'elle est une « puissance globale et douce », qui s'appuie sur la norme, la règle et l'exemple tant dans son approche de développement, de croissance et de sécurité. Avec l'Europe, l'Afrique a un partenaire qui ne l'aspire pas dans les rivalités et les jeux de puissance.
Ce constat est la motivation profonde du nouveau partenariat entre l'Europe et l'Afrique décidé au Sommet de Lisbonne. Il marque le début d'une phase nouvelle autour de deux éléments :
• Notre relation doit se refonder sur la base d'une responsabilité partagée, entre partenaires égaux en droits et en devoirs. C'est toute la question de la responsabilisation des élites politiques africaines. Certaines ont tendance à justifier leurs échecs politiques en renvoyant au passé colonial et à la relation de "donateurs-bénéficiaires", mais ce comportement est aussi induit par le comportement moralisateur que peut avoir l'UE.
• Avec la crise alimentaire, je n'exclus pas que ces "a priori" idéologiques réapparaissent.
• Deuxièmement, nous avons structuré notre relation autour d'un agenda ambitieux et opérationnel
La Stratégie et le Plan d'action conjoints proposent une "feuille de route" précise à nos Commissions respectives, aux Etats Membres de l'UE comme à chacun des pays partenaires, aux Parlements, aux organes représentatifs et acteurs non étatiques de nos deux continents… et donc également aux entreprises européennes.
Le développement économique durable: un objectif majeur
Le développement économique durable figure au rang des quatre objectifs horizontaux poursuivis par notre partenariat. Le constat est simple et sans appel.
Premièrement, en dépit d'un taux de croissance prometteur de 5%, l'Afrique doit atteindre une croissance à deux chiffres pour espérer atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement.
Deuxièmement, il y a 20 ans l'Afrique représentait 5% du commerce mondial. Aujourd'hui elle est passée à moins de 2%. Sa part dans les investissements étrangers directs a subi une baisse comparable.
Dons, soyons clairs par rapport à ce constat : Sans croissance économique soutenue, sans création d'emplois formels et décents, sans accroissement des investissements, sans amélioration de la gouvernance politique et administrative, sans développement rapide de son secteur privé, sans renforcement du système éducatif, sans lutte contre l'inégalité des sexes face à l'éducation et à l'accès à l'emploi,…
En résumé sans la conjonction de tous ces facteurs, il est illusoire d'espérer réduire de manière significative et durable le niveau de pauvreté du continent et de permettre à l'Afrique de prendre sa place dans l'économie mondiale.
Parmi ces 8 partenariats, ceux sur la gouvernance démocratique, le commerce et l'intégration régionale, l'énergie, et les sciences, la société de l'information et l'espace vous intéressent au premier chef. Vous l'avez clairement indiqué dans la déclaration du "Business Summit" organisé en marge du Sommet de Lisbonne que j'ai évoqué.
J'aborderai brièvement le partenariat sur le commerce et l'intégration régionale. L'Europe et l'Afrique partagent désormais une même vision de l'importance de l'intégration régionale comme moteur du développement économique et ciment de la paix entre les peuples. En Afrique comme en Europe, on y voit une courroie de transmission de la croissance - certes naissante, fragile, mais réelle - dans certains pays africains vers leurs voisins.
L'intégration régionale vise en effet notamment à créer des marchés suffisamment vastes pour permettre aux entreprises d'atteindre les économies d'échelle nécessaire à leur compétitivité sur les marchés mondiaux et aux Etats d'attirer vos investissements si nécessaires pour construire cette compétitivité et assurer la croissance.
Elle rend possible une gestion efficace de défis ou de "biens publics régionaux" par des politiques communes : Il s'agit d'améliorer le fonctionnement d'un marché commun par l'harmonisation des politiques sectorielles et éventuellement l'adoption de politiques communes. C'est-à-dire pour assurer, en termes qui nous sont proches, les 4 libertés de circulation: Biens, services, personnes, capitaux.
Enfin l'intégration et la coopération régionales grâce à l'interdépendance et aux solidarités de fait qu'elles créent, sont un puissant facteur de paix et de stabilité politique, élément essentiel pour le développement économique.
L'intégration régionale est un processus complexe et délicat. L'UE en a fait un des piliers de sa politique de coopération au développement et s'efforce de la promouvoir d'abord par un dialogue politique portant tout particulièrement sur les stratégies régionales, ensuite en appuyant la mise en œuvre de ces stratégies par des moyens importants, ceux des programmes indicatifs régionaux dont les enveloppes ont doublé par rapport au 9ème FED et s'élèvent au chiffre total de €1,783 milliards.
L'UE soutient enfin l'intégration régionale des pays ACP au moyen de sa politique commerciale, avec le changement de paradigme que représentent les Accords de Partenariat Economique - passage d'un régime commercial unilatéral à un partenariat de commerce et développement de région à région. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que, voulus par Cotonou, les APE ne sont pas une fin en soi, ils ne remplacent pas les dispositions de coopération au développement de Cotonou. Ils forment le pilier
commercial d'un cadre de partenariat plus global - comme le montre du reste fort bien l'accord conclu avec les Caraïbes.
En avançant en même temps sur ces fronts, la Commission a le sentiment de commencer à contribuer aux changements si nécessaires et à créer des environnements plus propices aux investissements et au commerce.
Au secteur privé européen de continuer de jouer son rôle, en participant aux initiatives que je viens de décrire et qui lui sont destinées, en recherchant les opportunités pour accroître ses investissements, en multipliant les partenariats avec ses homologues Africains et d'autres continents, en faisant preuve d'audace et d'approches innovantes, nécessaires aujourd'hui plus que jamais dans un environnement changeant. Un environnement où d'autres acteurs prennent rapidement leurs places mais ce
faisant contribuent aussi de différentes manières, à multiplier les opportunités commerciales et d'investissements complémentaires.
Conclusion
Le développement économique et social durable de l'Afrique constitue l'un des objectifs essentiels du partenariat Afrique-Europe. La création d'emplois dans l'économie formelle en est l'un des vecteurs centraux. Je suis convaincu que les acteurs économiques européens ont un rôle primordial à jouer dans la réalisation de ce défi. Un rôle que peut jouer une institution comme BusinessEurope est l'identification avec les partenaires nationaux et internationaux des conditions à remplir en Afrique
pour créer un cadre sécurisant pour vos investissements et la prise de risque.
C'est pour cela que je plaide en faveur de votre implication proactive dans la mise en œuvre des partenariats de Lisbonne.
Vous pourrez le faire en participant pleinement au Forum des Affaires Euro-Africain que j'ai lancé à la fin de l'année 2006 et qui s'est réuni depuis lors à Accra, au Ghana en juin 2007 et en marge du Sommet UE-Afrique de Lisbonne à la fin de l'année dernière. Je remercie Business Europe d'avoir soutenu dès le départ ce projet, d'avoir participé à ses débats et d'avoir accepté d'organiser la prochaine session en novembre à Strasbourg.
Mais vous devez tout autant montrer l'exemple d'un comportement éthique sans tache, être irréprochables en matière de respect des normes sociales et environnementales, rigoureux dans la lutte contre la corruption et déterminés à développer des partenariats avec les entrepreneurs locaux et à leur transférer vos savoir faire et vos technologies. Alors vous verrez que vous n'aurez rien à craindre de la présence chinoise.
Plus globalement et pour conclure, j'ai tenté de tracer devant vous le portrait de cette relation privilégiée et de nature nouvelle qui se dessine entre l'Afrique et l'Europe.
Tous les outils sont entre nos mains. Le 10ème FED prévoit une enveloppe d'environ €3 milliards pour améliorer la gouvernance - au sens large - dans les pays ACP. Le seul moyen d'assurer une croissance économique durable est en travaillant à une meilleure éducation, au respect des Droits humains, à l'égalité des sexes et aussi en stimulant une société civile vigilante, aiguillon de la démocratie.
Je vous remercie de votre attention.
- Ref: SP08-122FR
- EU source: European Commission
- UN forum:
- Date: 8/5/2008
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