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EUHR Solana à l'occasion de l'attribution du brevet Honoris Causa

Summary: Le 6 octobre 2004: Résumé de l'intervention de M. Javier Solana, Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne à l'occasion de l'attribution du brevet Honoris Causa et de l'inauguration de l'année académique de l'Ecole Royal Militaire et de l'Institut Royal Supérieur de Défense (Bruxelles)

Permettez-moi, tout d'abord, d'exprimer ma gratitude envers l'Institut royal supérieur de défense et son Commandant pour l'honneur qui m'échoit aujourd'hui. Cet honneur me touche personnellement, mais je le regarde aussi et surtout comme adressé à tous ceux et toutes celles qui, au sein de l'Union européenne, œuvrent comme moi avec ardeur et conviction pour un monde meilleur, plus sûr ; pour une Europe qui apporte à cet objectif sa contribution essentielle.

Monsieur le Ministre de la Défense, cher André, tu m'as presque fait rougir. Je te remercie vivement pour tes remarques pleines d'amitié. Je te remercie aussi pour ton soutien, ton efficacité et ton courage pour aller de l'avant. Tu as su te placer au centre du jeu, dans l'intérêt de l'Europe de la défense et de l'Union européenne tout entières.

Vous m'avez demandé de prononcer le discours d'ouverture de l'année académique de l'École royale militaire et de l'Institut royal supérieur de défense, honneur que j'accepte volontiers. Je vous propose en quelques minutes de retracer les progrès accomplis par l'Union européenne ces dernières années et de regarder ensemble vers l'avenir, vers les défis auxquels nous devons faire face et les travaux que nous devons mener.

Ouvrons un journal, allumons la télévision. Nous habitons un monde plein de possibilités et de réalités difficilement imaginables auparavant. C'est aussi un monde secoué par des conflits, des crises et des drames humanitaires. Mais c'est la diversité, la complexité et la proximité des menaces, que leur origine soit éloigné ou non de nous, qui constituent aujourd'hui les nouveaux défis de l'Europe.

L'accélération des communications et l'augmentation de la production ont opéré une révolution économique et sociale que nous connaissons sous le nom de globalisation. Cette révolution a sans doute contribué à multiplier les connaissances dans tous les domaines, la production et les échanges et donc les possibilités de développement de l'humanité. Mais paradoxalement le nombre des personnes vivant dans la pauvreté n'a fait que s'accroître. La criminalité a trouvé des nouvelles voies d'expansion. La misère et la frustration persistent à des niveaux probablement inconnus dans le passé.

A ceci s'est ajouté, à partir de la fin des années 80, la crise du modèle stratégique qui a prévalu depuis 1945. Après l'enthousiasme et l'espoir générés par la disparition de l'Union Soviétique, nous sommes aujourd'hui encore à la recherche d'un équilibre qui garantisse la sécurité dans ce monde nouveau. Un monde qui compte plus du double d'acteurs étatiques qu'en 1939 d'avant la deuxième Guerre Mondiale et un nombre sans cesse croissant d'acteurs non étatiques qui désormais jouent un rôle essentiel et croissant dans les échanges entre sociétés.

Le conflit du Proche-Orient, les crises d'Afghanistan et de l'Iraq, ne peuvent être dissociés du terrorisme du 11 septembre 2001 ou des attentats de Madrid du mois de mars. Le développement d'arsenaux nucléaires en Corée, la prolifération à laquelle le Pakistan a contribué, multiplient les risques d'une attaque ou d'un accident qui auraient des conséquences catastrophiques. L'ampleur des réseaux de criminalité organisée, de drogue, trafic d'armes et de personnes se développent fréquemment à l'ombre d'Etats faibles ou en déliquescence tout en les empêchant de sortir du cercle vicieux dans lequel ils se trouvent enfermés.

Ce sont ces défis que nous nous efforçons d'affronter. En matière de politique extérieure, l'Europe doit assumer ses responsabilités non seulement vis à vis des citoyens d'Etats tiers qui souffrent des conséquences d'un conflit, mais aussi vis-à-vis de ses propres citoyens. Telle est l'analyse que propose la Stratégie de Sécurité européenne qui a été adoptée par les Chefs d'Etat ou de Gouvernement en décembre 2003. La réponse européenne est claire : aucun pays seul, si puissant soit-il, ne peut faire face à ces menaces. C'est au travers d'un multilatéralisme effectif, fondé sur les Nations Unies, sur le respect des droits de l'homme, la démocratie et l'Etat de Droit, que nous nous approcherons d'un Monde plus juste et plus sûr.

Mais l'Union Européenne ne peut pas s'asseoir et attendre que ce Monde là soit crée par d'autres. Nous devons y contribuer ensemble, activement. Avec 25 Etats Membres ( un huitième des Etats Membres de l'ONU), plus de 450 millions d'habitants (le double de la population des Etats Unis), un quart de la production mondiale et 40% des exportations mondiales de marchandises, l'Europe peut faire une énorme différence. Elle se doit d'agir. La Stratégie de Sécurité nous fixe des objectifs clairs : l'Europe doit être plus active, plus cohérente et plus efficace.

C'est vers ce but que tend la Politique Etrangère et de Sécurité Commune et la politique de défense et sécurité de l'UE depuis les quatre dernières années. Parvenir à une plus grande efficacité et cohérence dans ces domaines constitue aussi le but fixé dans le Traité Constitutionnel adopté par le Conseil Européen en juin dernier. La mise en oeuvre de ce Traité nous offrira un cadre institutionnel qui aujourd'hui nous manque terriblement et sans lequel nos efforts ne pourront pas avoir l'efficacité requise. L'attachement des citoyens européens au développement de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune et de sa version PESD, mis en évidence dans des nombreux sondages, témoigne du fait qu'ils sont bien conscients de ce besoin. Ils savent que leur sécurité dépend de l'unité européenne, de notre capacité d'agir ensemble. Ils doivent maintenant s'assurer que la mise en place de la Constitution est un pas qui sera franchi le plus rapidement possible.

Permettez moi maintenant de parcourir, ne serait ce que rapidement, les principales avancées que l'Union Européenne a réalisés dans le domaine de la Politique de sécurité et défense.

Vous vous souvenez, à l'évidence du débat conclu avec succès par la présidence belge, sur l' « opérationnalité » de la PESD. Où en sommes-nous moins de trois ans après Laeken ?

Commençons par le domaine militaire. En termes opérationnels, précisément, nous préparons actuellement notre 3e opération militaire puisque, comme vous le savez, l'Union européenne prendra, en décembre prochain, la relève de la SFOR en Bosnie. Les 7.000 hommes qui seront déployés contribueront ainsi à l'action globale que l'Union mène vis-à-vis de la Bosnie, et des Balkans de manière plus générale, afin d'ancrer définitivement la région dans la paix et la stabilité, à nos côtés.

Cette opération, comme la précédente opération en ARYM, met en œuvre concrètement les arrangements de coopération avec l'OTAN (« Berlin + »), faisant de la relation étroite Union européenne-OTAN une réalité sur le terrain. Cette réalité tangible permet ainsi aux responsables politiques et aux populations dans les Balkans d'être assurés de l'appui continu et consensuel de la Communauté internationale ; nous savons tous combien cette assurance est importante en Bosnie. Je voudrais d'ailleurs souligner que ce ne sont pas seulement des membres de l'Alliance atlantique qui se joignent à nous dans la force de l'Union européenne en Bosnie ; ce sont aussi des partenaires du sud de la Méditerranée, comme le Maroc, ou d'outre Atlantique, comme le Chili, l'Argentine ; également des pays très proches comme la Suisse ou très lointains comme la Nouvelle Zélande.

Je voudrais revenir sur l'autre opération que nous avons menée l'an passé en Iturie. Elle était importante à un double titre. D'une part, parce que Artemis était une opération difficile et risquée et qu'elle a pleinement atteint ses objectifs : protéger les populations à Bunia et permettre à l'ONU de renforcer le dispositif de la MONUC. Je voudrais d'ailleurs saisir cette occasion pour rendre encore une fois hommage à la contribution de la Belgique. D'autre part, Artemis était importante parce qu'elle a ouvert la voie à une coopération très étroite avec les Nations Unies, élément clé du multilatéralisme effectif auquel je viens de faire référence. Depuis lors, nous avons signé une déclaration conjointe avec les Nations Unies en septembre 2003; mais surtout, nous avons engagé un travail concret pour préparer les modalités pratiques de coopération.

Parmi ces modalités de coopération, celle qui, à mon avis, constitue la plus ambitieuse est sans doute l'initiative permettant de mettre dans des très courts délais des « battlegroups » (des groupements tactiques de 1500 hommes) aussi au service de missions sous l'égide des Nations Unies. Notre capacité en matière de réaction rapide est en effet la clé de l'efficacité de notre réponse. C'est pourquoi j'avais proposé, dans le rapport qui m'avait été demandé sur la réponse rapide, que nous nous fixions comme objectif de pouvoir déployer une force sur le terrain en 15 jours. L'Union européenne a pris cette décision. Elle est en train de s'en donner les moyens. L'objectif est de pouvoir déployer deux Battle Groups en même temps, pour une durée maximale de 120 jours.

Les battle groups ont une autre vertu, à laquelle j'attache beaucoup d'importance : ils permettent à chacun, selon ses moyens et selon sa volonté, d'apporter sa contribution et de guider son effort ; certains Etats membres pourront constituer des battle groups nationaux ; d'autres devront unir leurs forces ; mais tous pourront, s'ils en ont la volonté, contribuer à doter l'Union de cette capacité essentielle, qui est celle d'une réaction rapide.

Dans tous nos travaux, c'est cette notion d'efficacité réelle et de capacité d'action qui doit nous guider. C'est aussi le sens de l'objectif 2010 en matière de capacités et de la révision en cours du processus ECAP .

Mais je voudrais surtout, à propos des capacités, évoquer l'Agence européenne de défense, qui a été mise en place cet été, un an tout juste après la décision du Conseil européen en fixant l'objectif. Il y a 10 jours, se réunissait à Noordwijk le premier « Steering board » de l'Agence. Nous avons créé, j'en suis convaincu, un instrument essentiel au développement de nos capacités de défense, qui s'attachera aussi à développer notre potentiel de recherche et la base industrielle et technologique de défense.

Les crises ne peuvent pas être résolues par les moyens militaires seuls. L'expérience nous l'a enseigné à de multiples reprises. C'est pourquoi l'Union Européenne a décidé, dès le début, de lancer en parallèle à ses efforts militaires, un programme pour le développement des instruments civils de gestion de crise dans les domaines de la Police, l'Etat de Droit, l'Administration Civile et la Protection Civile. Des nouveaux concepts ont été crées et des capacités ont été identifiées.

La première opération que l'UE a conçu a d'ailleurs été une opération de police, l'EUPM en Bosnie-Herzégovine en remplacement de l'IPTF des Nations Unies. Plus de 500 policiers internationaux y sont déployés. Cette opération se déroule avec grand succès et a d'une certaine façon ouvert le chemin au lancement de l'opération militaire ALTHEA à laquelle j'ai fait référence il y a quelques instants. D'autres opérations ont suivi, PROXIMA, de police en ARYM, EUJUST THEMIS, d'état de droit en Géorgie. Bientôt une troisième opération de police sera lancée à Kinshasa.

Cette double dimension civile /militaire de la gestion de crise souligne l'importance de la coordination entre les acteurs militaires et civils déployés sur un théâtre. C'est déjà et cela sera, je le crois, de plus en plus, à l'avenir, la clé de la réussite des contributions à la stabilité d'un Etat après une crise interne ou un conflit. Cette coordination doit intervenir dès les premiers moments de la planification d'une opération. Dans cet esprit, la tâche m'a également été confiée de mettre sur pied la cellule de planification civilo-militaire décidée par le Conseil européen. Cet instrument devra être en place avant la fin de l'année et constitue une innovation qui est déjà en train d'inspirer d'autres acteurs dans le domaine de la gestion de crise.

Il s'agit, là aussi, d'un outil très important pour notre capacité d'action, de coordination de nos instruments civils et militaires, de planification et de conduite d'opération puisque la cellule aura la capacité de générer un centre d'opération. Je voudrais vous dire à quel point je suis attaché à la réalisation de ce projet, dans toutes ses composantes, et je voudrais aussi adresser à la Belgique mes remerciements pour son engagement et sa générosité.

Je pourrais mentionner d'autres réalisations importantes qui ont marqué ces dernières années ; je pourrais aussi évoquer le dynamisme et le professionnalisme avec lequel les structures créées pour donner son impulsion à la PESD se sont mises au travail : à l'intérieur du Secrétariat ; mais aussi les comités compétents. Comme j'évoquais au début, demain, avec le traité constitutionnel, le dispositif institutionnel doit être encore mieux adapté à une politique extérieure et de sécurité cohérente et efficace. Je proposerai notamment, comme cela m'a été demandé, des modalités de mise en place d'un service extérieur européen.

Permettez-moi de finir en soulignant que l'Union Européenne se doit de devenir un acteur international, non pour affirmer sa supériorité, mais pour assurer la défense de ses citoyens, de ses valeurs et pour contribuer à la construction d'un monde meilleur. Nous pouvons y parvenir si nous tous en avons la volonté, si nous mettons les moyens nécessaires au service de cette volonté, et si nous les mettons bien dans le cadre de l'Union européenne, comme nous nous sommes engagés à le faire.

L'Ecole Royale Militaire et l'Institut Royal Supérieur de Défense ont des responsabilités spécifiques à cet égard. La Belgique est au coeur de la construction européenne. Les officiers belges de demain ont une double tâche, en tant que belges sans doute, mais aussi en tant que représentants de nos valeurs et de nos idéaux européens. C'est ici, dans cette école et cet Institut qu'ils doivent apprendre et ultérieurement approfondir leur métier d'officiers, mais désormais c'est aussi ici qu'ils doivent apprendre le rôle qui est le leur dans la défense de l'Europe et dans la promotion d'un monde plus juste. Je sais qu'ils sont dans des bons mains.

  • Ref: CL04-214EN
  • EU source: Council
  • UN forum: 
  • Date: 6/10/2004


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